Medyka: la frontière polo-ukrainienne face aux doutes

Medyka, cette petite ville polonaise frontalière de l’Ukraine, connait un mouvement inhabituel depuis 3 mois. À 50 mètres de la douane, la frontière est un lieu de passage mais aussi un lieu de vie pour les nombreux volontaires du monde entier. Face à la baisse d’arrivées en Pologne, une question se pose pour les bénévoles: Rester ici, rentrer chez soi ou traverser la frontière?

A Przemysl, plus grande ville polonaise à côté de Medyka. Un petit bus aux allures lugubres vient chercher les courageux pour les amener jusqu’à la frontière piétonne. Avec seulement 25 places, il part toutes les demi-heures et est toujours complet. Des enfants, des personnes âgées, majoritairement des femmes dans ce bus et quelques journalistes étrangers venus passer la frontière. Après 20 minutes de trajet, nous voilà arrivés. Entre les voitures de gendarmes, un homme a l’air perdu. « J’attends mon taxi » me dit-il. Il travaille en Ukraine et est venu prendre quelques jours de vacances en Pologne, son pays d’origine.

Je suis surprise. Les médias me décrivaient des centaines de gens passant la frontière à la minute. Et je ne vois finalement presque personne aux alentours, si ce n’est un homme d’affaires venu se reposer.

« Le camp » comme l’appelle les bénévoles, est aux premiers abords, chaleureux. On me propose à boire, à manger. Je refuse, gênée de prendre de la nourriture qui ne m’est pas destinée. L’ambiance rend un peu perplexe, mélange entre silence pesant instauré par la gravité de la situation et la prétendue joie des bénévoles du monde entier, venus pour de nobles raisons. Une grande tente fait sensation: la seule qui contient du wifi, la tente « des chinois ». « C’est eux qui ont réussi à installer le panneau lumineux dehors pour afficher les horaires de bus » me confie, admiratif, un bénévole.

On peut lire l’inscription chinoise traduite en anglais et en ukrainien: « Nous sommes les nouveaux chinois près à détruire le diabolique parti communiste ». A l’intérieur: Netflix et Amazon Prime à disposition de qui veut, ainsi que des téléphones en libre service. C’est le seul stand qui en propose alors les quelques dizaines de réfugiés du camp s’y pressent. Aucun bénévole chinois n’a accepté de répondre à mes questions, surement par soucis d’anonymat.

Une autre tente se remarque, surtout par l’odeur délicieuse de crêpe qui s’en dégage par grande vapeur: la tente française.

L’entrée du stand humanitaire français à Medyka

Une dame m’y accueille: Marie, chaleureuse mais l’air tendue, elle est ici depuis plusieurs semaines maintenant. Je sens en elle une sagesse, l’air de n’être étonnée de rien. C’est une leader naturelle: on se réfère à elle, et elle dirige les opérations. Habituée de l’humanitaire sur le terrain, elle me parle du Kurdistan, de la Palestine. A peine m’emporte-t- elle dans ses histoires passionnantes qu’un homme inconnu rentre dans la tente où nous nous trouvions. Marie, visiblement énervée, lui demande de partir dans un anglais approximatif. La tente n’est réservée qu’aux femmes et aux enfants, elles peuvent se reposer, allaiter, les enfants peuvent y jouer.

« Je ne laisse aucun homme rentrer. C’est un lieu sur au moins. Tu sais, une femme seule ici, c’est dangereux. Il y a ce que tu peux imaginer de pire, proxénétisme, vol d’organe, trafic de drogue, vol d’enfants. Il y a beaucoup de gens qui profitent de la détresse humaine »

Dans la tente, il y a des dizaines de dessins aux murs, des centaines de jouets, surement donnés par des petits français, désireux d’aider. Ils attendent sagement leurs nouveaux propriétaires pour qui ils représenteront un nouveau départ, ou alors, un cadeau d’encouragement pour rentrer dans un pays transformé. Effectivement, depuis deux ou trois semaines, il y a plus de retours en Ukraine que d’arrivées en UE. Le 30 mars, les troupes russes sont parties du nord de Kiev, depuis ce jour, les populations se considèrent aptes à revenir sur leur terres.

« La guerre redevient comme en 2014 »

C’est ce que m’avance une ukrainienne qui rentre voir ses parents, à Kiev. Les quartiers nords sont détruits mais ses parents habitent le sud de la ville.

« Certains amis de mes parents sont morts avec les bombardements, mais maintenant ça s’est arrêté. Les restaurants ont réouverts, nous allons pouvoir

nous retrouver ensemble; sans la guerre. »

Pourtant il y a toujours la guerre, il y a toujours des bombardements à Kiev et même à l’Ouest; à Lviv, à seulement 70km de Medyka. Christophe*, un bénévole français peut l’affirmer. Venu ici avec sa femme et son beau-fils de 16 ans, il passe régulièrement la frontière pour amener des provisions sur le terrain. Il est moins optimiste que les locaux. « Tiens-regarde », dit-il d’un air inquiet, il sort son téléphone et affiche une vidéo d’une alerte à la bombe à Lviv. « C’est impressionnant non? Tu vois ca c’est la preuve qu’il y a encore la guerre. » Environ tous les deux jours, il passe la frontière avec d’autres bénévoles, ils ne restent que dans des endroits surs: car derrière eux, aucun gros groupe humanitaire. L’association du convoi de la solidarité s’est créée au moment de la crise ukrainienne.

« C’est Gregory le patron, il a pris une bagnole, il a récupéré des affaires et puis il est venu là. Après ça s’est su doucement et maintenant les gens viennent comme ça: si tu veux venir aider, tu viens quoi. »

Grégory part le matin très tôt à Lviv et revient le soir très tard. Il est là depuis le début du conflit. Jamais je n’ai réussi à le croiser, Grégory c’était un nom presque saint que tout le monde appelait mais que, comme une divinité, je n’ai jamais pu rencontrer.

Un jouet au stand du convoi de la solidarité à Medyka

« Je suis celui qui suis là depuis le plus longtemps je pense maintenant, enfin avec Greg ». Il n’y a pas qu’une légende dans le stand français. Il y a aussi Fabrice: l’homme de l’ombre. Comme le dit Marie: « Fabrice c’est celui qui est indispensable mais qui fait le travail que personne ne veut faire car tu n’as pas beaucoup de reconnaissance. » Fabrice organise, range, compte les provisions données, seul dans sa réserve, derrière le stand principal. Essentiel à une bonne gestion des demandes, il ne voit jamais ses « clients ». Sa position s’est imposée à cause du covid, qu’il a eu dans le camp. « On m’a isolé la du coup, je dors la, et puis je faisais tout ici, j’étais utile. Et puis finalement même après je suis resté. C’est plus simple que ça soit juste moi qui le fasse comme ça je sais exactement ce qui est rangé ou, c’est facile et rapide. Mais j’ai mis des étiquettes pour la prochaine personne ici pour qu’elle s’y retrouve » Avant d’avoir le Covid, Fabrice se destinait à une aide humanitaire beaucoup plus dangereuse. Il a fait des extractions de personnes âgées sur le front, passant même côté russe. Tout cela en indépendant. Il raconte: « Sur un groupe facebook j’ai trouvé un petit groupe d’extraction sur le terrain. Je les ai suivi. Une des persones agées avait dépassé la ligne de front. Il fallait que l’on passe un checkpoint russe. J’y suis allé car j’étais le seul qui n’avait pas d’enfant. Au checkpoint c’était un petit jeune étudiant qui n’avait aucune envie d’être là. Il était épuisé et très stressé mais j’ai réussi à le convaincre de me laisser passer. Il avait peur. Les autres de son régiment l’avait laissé sans nourriture et n’étaient jamais revenus. J’ai réussi à sortir la mamie quand même. Comme quoi ce n’est pas les russes les méchants. C’est Poutine et Zelensky qui tuent tout le monde »

Fabrice a un fort accent belge, et un sourire sympathique, sa façon très simple et claire de parler de certains évènements traumatisants est impressionnante. « Je ne pense pas revenir changé, je crois que l’humain n’est capable que du mauvais. » Il est venu ici en prenant une année sabbatique. Après la mort d’un de ses parents, il ne se sentait plus de travailler, alors venir ici, c’était aussi trouver un sens, aider, oublier, ou enfin, se changer les idées. Fabrice est un homme de conviction. C’est une figure des gilets jaunes en France et il me montre son compte Facebook où il est très suivi. Des publications sur le covid, sur les éléctions, et bien sur, sur la guerre. « Y’a des complotistes qui me suivent hein! On m’a craché dessus parce que j’allais aider les ukrainiens, parce que je porte un masque. Je veux aider les gens dans la détresse moi, c’est le principal. » « Le plaisir ici c’est de communiquer avec les ukrainiens, de rencontrer des gens heureux »

Fabrice, dans la réserve.

L’attirante odeur de crêpes de la tente française ne venait pas de n’importe quelles crêpes, elles étaient faites par des mains bretonnes! Audrey arbore un grand sourire en tournant la crêpière. Elle et son mari viennent juste d’arriver, dans un camping-car rempli de provisions.

« On était en train de pleurer dans notre canapé en voyant ce qu’il se passait à la télé. Alors un moment faut se bouger! »

Une collecte bénévole et 30h de route plus tard, les voilà déjà en train de faire des crêpes. Nous faisons le tour du camp tous les 3. A la frontière, des enfants arrivent. Marc*, le mari d’Audrey, a ramené un petit pistolet à bulle ainsi que des bonbons pour les enfants. « Bah vas-y » lui dit Audrey en le poussant doucement vers le petit garçon intrigué par ce petit pistolet que tenait Marc, bien plus coloré que ceux qu’il avait déjà pu voir chez lui. La touchante timidité se fait ressentir des deux côtés. Marc, n’ose pas aller réconforter cet enfant, qu’il ne comprend que par les yeux de la pitié, et le petit garçon est intimidé par ce grand enfant qui veut lui tirer dessus. L’échange en anglais hésitant s’arrête là: il fera mieux la prochaine fois, il se le jure.

À la fin des 1,7km de frontière piétonne, il n’y a pas seulement Marc et son pistolet à bulles , il y a aussi Dimitri. Un artiste ukrainien expatrié en Belgique qui s’apprête à repasser la frontière pour combattre en volontaire. Il donne ses tirages d’illustration à qui veut. « C’est bien que tu le ramènes en France, comme ça ils ne pourront pas détruire tout l’art ukrainien » me dit-il.

Dimitri, distribuant des tirages.

Une jeune femme en gilet jaune est aussi intriguée par les affiches de Dimitri. Myriam, 25 ans, étudiante allemande en Sciences Politique est dans le stand à côté de la tente française: celui des scouts polonais. Cheftaine scout à Cologne elle a été mise en contact avec les organismes polonais pour venir aider à la frontière pendant 2 semaines. Affiches sous le bras, foulard autour du cou et sourire Colgate, elle met un peu de soleil sous le ciel gris de Medyka. « Encore une journaliste? On en voit tout le temps. Ils veulent toujours dire qu’ici c’est le chaos, mais il n’y a plus personne. » Emportée par la fouge de sa jeunesse, Myriam est venue ici pour aider. Personne, apparemment ne voulait y aller. Dans son groupe de scout, ceux qui revenaient de Medyka faisaient peur aux autres. « On disait que c’était trop dangereux et qu’il faisait moche. C’est vrai qu’il fait moche » Nous partons toutes les deux vers sa tente. Nous croisons des militaires américains, Myriam leur crie « slava ukraini! ». Ils nous offrent un sourire gêné, déjà embarrassés de se faire remarquer un peu plus. Arrivées dans sa tente, elle et son binôme m’expliquent: « je suis là car je voulais aider les gens. Mais je suis arrivée après la tempête, maintenant il n’y a que des vieux qui habitent dans le coin qui veulent venir voler des trucs. »

Myriam pointe du doigt un groupe de 3 vieilles femmes avec un caddy dans le stand plus loin. Personne n’est dans le stand alors elles mettent ce qu’elles peuvent dans le caddy. « Ca c’est des polonaises, elles habitent dans le coin et elles viennent prendre pour elles, c’est pas juste, c’est pour les ukrainiens, pas pour elles »

La détresse humaine a-t-elle vraiment une nationalité?

« J’ai même pensé à demander leur papier, mais je me suis dit que ça serait trop »

Alors pourquoi rester, pourquoi ne pas tous repartir si plus personne n’a besoin d’aide? Marie me le dira, avec le poids de son expérience, « Il faut rester car tu sais jamais, tu sais pas ce qu’il peut se passer, la il n’y a personne mais qui te dit qu’ils vont pas etre de nouveau bombardés et tous repasser? Et bah on sera là. On est pas la pour du sensationnel, on est la pour les gens. Et tant qu’il y a au moins une personne par jour, on reste.  »

Environ 20 000 personnes par jour rentrent en Ukraine, que ce soit des ukrainiens ou des étrangers. Contre 5 000 début mars. Environ 7 000 font le chemin inverse. Un chiffre qui risquerait d’augmenter fortement comme au début de la guerre, à cause des grands risques de famines, d’après l’ONU, surtout dans le sud du pays.

La queue de voiture pour rentrer en Ukraine fin avril 2022

Plus tard dans la journée, Fabrice, le gilet jaune bénévole reviendra sur ses dires. « En fait, je pense que je vais revenir changé. » Avant de me lire son poème écrit pour le journal belge Dernière Heure, qu’il m’a autorisé à republier ici:

« J »avais oublié le goût de l’effort, j’avais oublié le sens des mots partage et solidarité, j’avais oublié la fierté du travail accompli, j’avais oublié ô combien un simple sourire peut panser des plaies j’avais oublié que le malheur des autres est aussi le mien, j’avais oublié la sensation de se coucher épuisé par le labeur, j’avais oublié que le confort est celui qu’on se fixe, j’avais oublié que le travail nourrit l’esprit, j’avais oublié que la vie à la dure endurcit, j’avais oublié que les courbatures sont une récompense, j’avais oublié que mon cœur ne demande qu’a s’activer, j’avais oublié d’écouter mes intuitions, j’avais oublier que la souffrance rend plus beau, j’avais oublié qu’aider est un acte noble et gratuit, j’avais oublié que seul on est rien ou bien peu de choses, j’avais oublier qu’ensemble on peut soulever des montagnes, j’avais oublié que rien ne s’obtient sans mal, j’avais oublier qu’il faut lutter et s’acharner, j’avais oublié que se plaindre est improductif, j’avais oublié de mettre du rose sur mes plaies, j’avais oublié qu’un petit rien habille, j’avais oublié qu’il faut tenter de réaliser tout ses rêves pour ne rien regretter, j’avais oublier la vraie vie: tantôt dure, tantôt guillerette, j’avais oublié que nous écrivions notre destin, j’avais oublié de faire confiance à la vie… « 

Merci ❤

*Certains noms ont été changé par soucis d’anonymat à la demande des intéressés.

Photos et texte: Clémentine Mariuzzo

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